L’ancien prisonnier de conscience Dang Xuan Dieu devant le 9ème Sommet de Genève pour les Droits de l’Homme

Dang Xuan Dieu

21 février 2017

Récemment libéré pour "raisons médicales", l’ancien prisonnier politique vietnamien Dang Xuan Dieu s’exprime dans le 9ème Sommet de Genève pour les Droits de l’Homme et la Démocratie (Geneva Summit for Human Rights and Democracy). Arrivé en France le 13 janvier 2017, c’est la première fois que Dang Xuan Dieu prend la parole dans une conférence internationale, afin de témoigner de la situation des droits de l’homme au Vietnam, et en particulier des prisonniers politiques.


Mesdames, Messieurs,

Je tiens à remercier les organisateurs du Sommet de Genève de me donner l’occasion de parler des droits de l’homme au Vietnam au travers de ma propre expérience et après avoir passé six ans en prison.

J’ai été arrêté le 30 juillet 2011, condamné à 13 ans de prison et expulsé du Vietnam le 12 janvier 2017. J’ai été emprisonné pour avoir rêvé de changer mon pays de manière pacifique.

Tout a commencé en 2006. À cette époque, je travaillais dans les transports. J’étais quotidiennement témoin d’injustices et de corruption et nos ressources, notamment nos terres et nos mers, étaient aux mains de la Chine. Je sentais que je devais faire quelque chose pour empêcher tout ça. J’ai regardé sur le net comment les gens utilisaient la lutte non violente pour vaincre les dictatures dans les autres pays et je me suis dit pourquoi pas au Vietnam ? Cette question m’a réveillé et j’ai commencé à contacter différentes personnes et organisations à l’intérieur et à l’extérieur du Vietnam et c’est ainsi que j’ai trouvé Viet Tan. J’ai senti que Viet Tan était la solution. J’étais heureux car c’était vraiment ce que je recherchais –appliquer la lutte non violente pour mettre fin à la dictature et soutenir une société civile indépendante comme fondement d’une démocratie durable.

Malgré mes craintes, j’ai commencé à rédiger des articles, signer des pétitions, distribuer des brochures et participer à des campagnes de distribution de t-shirts et de casquettes avec les slogans “Les îles Paracels et Spratley appartiennent au Vietnam”. C’étaient des actions vraiment petites et très simples, mais lourdement réprimées par les autorités ; pour ça, de nombreuses personnes ont été arrêtées et détenues pendant de longues années.

Avec d’autres étudiants, j’ai aussi formé le Centre de Protection pour la vie Jean Paul II dans le Nghe An, une province du Centre du Vietnam. Ce centre avait pour but de fournir une aide aux jeunes du Diocèse de Vinh, et en particulier aux étudiants des universités du Nghe An et de Ha Tinh. En 2009, avec des amis vietnamiens venus de l’extérieur du pays, j’ai fondé le “Programme de Développement de Vinh”, qui visait à orienter les étudiants rencontrant des difficultés. Le programme a fonctionné un an jusqu’à ce que sois arrêté.

Je crois que former des gens est ce qu’il y a de plus important quand on veut changer la société et apprendre à servir et à protéger les gens est le but primordial quand on veut réformer le Vietnam. J’ai donc suivi des cours de formation à l’étranger, notamment en matière de leadership, de sécurité numérique et d’action civique non violente. Quand je suis retourné au Vietnam, j’ai été arrêté par la police de l’aéroport de Tan Son Nhat à Saigon. Ils m’ont emmené dans une pièce sombre et m’ont remis à des policiers en civil. Ils m’ont menacé et pris tout ce que j’avais, y compris mon ordinateur portable, mon téléphone, mes papiers d’identité, mon appareil photo et mon sac à dos.

Le 2 août 2011, après trois jours d’interrogatoire intense, les enquêteurs du Ministère de la Sécurité publique ont décidé de me garder encore neuf jours. Neuf jours plus tard, ils décidaient de me retenir encore quatre mois au centre de détention B34. Le 17 août 2011, ils m’ont transporté au Camp de prisonniers B14 à Hanoi. Le 5 janvier 2013, ils m’ont emmené au Camp de prisonniers de Nghi Kim dans le Nghe An en attente de mon procès. Le 8 janvier, 14 d’entre nous étaient jugés par le Tribunal populaire du Nghe An. L’audience a duré plus de deux jours. Le procès est devenu le procès de la jeunesse Catholique vietnamienne de Vinh. Les sentences avaient été déterminées à l’avance et les avocats n’ont pas été entendus. En ce qui me concerne, je n’ai pas reconnu les charges contre moi, tout simplement parce que je ne me sentais pas coupable d’avoir souhaité un changement impliqué pacifique.

Après le procès, les autorités m’ont emmené au camp de prisonniers n° 5, à Lam Son, Province de Thanh Hoa, dans le nord du Vietnam, et en décembre 2014, j’ai été emmené à la prison de Xuyen Moc à Ba Ria, Vung Tau, au sud du Vietnam. Je suis allé de prison en prison, du sud au nord du Vietnam puis du nord au sud du Vietnam. Pour retenir l’essentiel, j’ai été déplacé sur six centres de détention, j’ai connu des douzaines de cellules, tous avaient leurs propres conditions difficiles. Vous pouvez voir ce que ça a pu impliquer que de me déplacer. Pour moi, cela ne me posait pas de problème, c’est surtout pour ma famille car les autorités essayaient de m’isoler et de me retrancher dans un coin pour que je me plie à leurs volontés.

Dans chaque prison et chaque étape de cette épreuve, j’ai dû faire face à différents types de harcèlement, qui étaient tous des interprétations arbitraires de la loi utilisée commodément contre les détenus. La loi était juste sur le papier – le traitement des prisonniers était comme ce qui se pratiquait dans le passé en dépit des changements de la loi. Même l’Article 1 de la loi ouvre la voie aux violations des droits de l’homme. En réalité, quiconque ne suivait pas de façon satisfaisante les ordres des gardiens de prison était perçu comme hostile, violant les règles de la prison et on devait donc le punir. La volonté d’un gardien est comme la volonté de Dieu, les détenus devaient s’adresser à eux comme des adultes et ils s’adressent aux détenus comme des enfants. Je me suis opposé au traitement des détenus et je me suis battu pacifiquement pour que ça change. Ils m’ont répondu en disant que la prison existe depuis des décennies et qu’il n’y a pas que moi qui ai voulu tout changé. Parce que je désirais changer les choses en mieux, on m’a étiqueté comme destructeur et dangereux pour le système carcéral.

Je vais parler brièvement de mon temps en prison. Quand j’ai été incarcéré, j’ai pensé que j’aurais le temps de dessiner, d’apprendre à jouer d’un instrument de musique et même d’apprendre une langue étrangère, mais après trois jours de prison, j’ai été placé avec un voyou condamné à mort pour avoir tué deux personnes. Cette personne a commencé à me tourmenter psychologiquement, à écraser ma foi pour que j’admette mes fautes et porte l’uniforme des prisonniers. Il me traitait comme un esclave, me menaçait de me tuer pour me forcer à signer et dire que j’étais coupable. Après trois mois, j’ai demandé à être placé dans une autre cellule, mais les gardiens ne m’ont pas répondu. J’ai dû résister encore trois autres mois pendant lesquels je ne pouvais plus manger de riz et ne pouvais boire que du bouillon de riz. J’ai rapidement dépéri. Je souffrais de neurasthénie avant même que le harcèlement ne cesse. Un mois après, on m’a mis dans une autre cellule et mon ancien compagnon de cellule est mort en isolement avec ses pieds liés. Il était tout simplement une autre victime de la prison communiste.

Un autre incident au camp de prisonniers n° 5 a été quand j’ai été puni et placé en isolement. J’avais les pieds liés, on ne m’avait pas donné d’eau et je portais des vêtements usés alors qu’il faisait froid. J’avais simplement écrit une lettre à l’Evêque du Diocèse de Vinh au sujet du traitement inhumain des prisonniers. Les gardiens ont dit que j’avais violé le règlement de la prison et m’ont mis aux fers pendant dix jours, dans une cellule malodorante, sans eau pour me brosser les dents ou me laver le visage. Je n’avais droit qu’à un bol d’eau potable, deux bols de soupe et un bol de riz.

J’ai refusé de porter l’uniforme distribué par la prison, donc je n’avais pas de vêtements à porter. Même quand je faisais la grève de la faim, j’étais accusé d’avoir enfreint le règlement. Le fait de ne pas vouloir signer de document concernant ma grève de la faim ou tout autre document était considéré comme une sorte de résistance envers les gardiens de prison. C’est pourquoi j’ai entamé plusieurs grèves de la faim, soit plus de 100 jours sans manger et j’ai continué à jeûner pendant près de 300 jours (soit juste un repas par jour). Quand ils ont vu que j’étais prêt à mourir, ils ont arrêté de me forcer à avouer.

J’ai alors été envoyé dans une prison du sud du Vietnam, ce qui signifiait que ma famille devait parcourir plus de 1500 kms pour pouvoir me rendre visite, une manière de rendre les choses plus difficiles pour ma famille. Au total, ma famille aura fait 45 voyages de plusieurs centaines de kilomètres, mettant tout leur temps et leur argent pour pouvoir me voir. Mais ils ne n’ont jamais pu me voir. Les responsables de la prison ont menti à ma famille disant que je ne voulais pas les voir. C’est la forme la plus horrible en matière de violation des droits de l’homme.

S’agissant des autres prisonniers ? Pour les autres prisonniers, s’ils enfreignent le règlement de la prison, on leur attache les pieds pendant dix jours et ils sont placés en isolement entre 3 et 12 mois. S’ils ne savent pas comment soudoyer les gardiens, ils peuvent en ressortir paralysés après trois mois de ce régime. C’est ce dont les détenus ont le plus peur. Ces actes d’intimidation et de harcèlement se produisent fréquemment et j’ai vu beaucoup de gens être battus après qu’ils aient été ligotés. Entre 2014 et 2016, j’ai vu des dizaines de personnes se faire frapper.

Mon droit à la liberté de religion a également été piétiné en prison. Les gardiens ont utilisé l’article 11 du règlement carcéral pour interdire tout document touchant à la religion. D’autres prisonniers d’opinion dans d’autres lieux ont reçu la Bible après avoir mené des grèves de la faim. J’ai écrit une lettre de réclamation et mené une grève de la faim, et je n’ai même pas reçu la Bible que la délégation de l’UE m’avait donnée. Etre croyant quand on est prisonnier au Vietnam est devenu dangereux et a un impact sur nos vies en prison.

Mesdames, Messieurs,

En choisissant de servir notre peuple et de lutter pour la justice et la liberté pour notre pays, nous risquons toujours d’être arrêté et fait prisonnier. En prison, notre dignité est piétinée, nous sommes isolés et nos vies sont menacées ... nous devons continuer à lutter de toutes les façons pour survivre. Si c’est ce que j’ai traversé en prison, alors beaucoup d’autres sont en train de vivre la même expérience, notamment Ho Duc Hoa, Tran Huynh Duy Thuc, Dinh Nguyen Kha, Nguyen Van Dai, Nguyen Dang Minh Man, Tran Thi Thuy ou ceux qui ont été récemment arrêtés, comme Nguyen Van Oai, Nguyen Van Hoa, Tran Thi Nga. Ils ont besoin de notre aide et de notre voix.

  Mesdames, Messieurs,

Sans le soutien de la communauté internationale qui m’a aidé, je serais encore en prison. Je vous remercie profondément de votre présence aujourd’hui. Cela démontre comment la communauté internationale peut être forte. Car avant que la délégation de l’Union européenne ne vienne me voir, j’étais dans un terrible état. J’espère que vous continuerez à faire entendre votre voix et à faire pression sur le gouvernement vietnamien pour qu’il cesse d’arrêter les militants pour la démocratie et les droits de l’homme et pour libérer tous les prisonniers d’opinion.

Merci infiniment.

Dang Xuan Dieu