Pourquoi les droits de l’homme n’existent pas au Viet Nam ?

Dang Xuong Hung

Allocution de M. Dang Xuong Hung

Sixième Conférence des droits de l’homme et de la démocratie

Geneva Summit

Genève, le 25 février 2014

Mesdames et messieurs, chers amis,

Je m´appelle Đặng Xương Hùng, ancien Consul du Viet Nam à Genève et ancien Directeur adjoint au Ministère des affaires étrangères du Vietnam. Je remercie UN Watch de donner l’opportunité de faire connaître au monde l’absence de démocratie et les violations des droits de l’homme au Viet Nam qui sont précisément les raisons pour lesquelles, depuis le 18 octobre 2013, j’ai rompu avec le Parti communiste vietnamien et le régime.

Je vais présenter mon point de vue, un point de vue de l’intérieur du régime sur la réalité des droits de l’homme au Viet Nam. J’avancerai des constatations et explications afin de répondre aux questions que je me suis posé depuis longtemps :

-  Pourquoi n’y a-t-il pas de démocratie ni de droits de l’homme au Viet Nam ?

-  Que faut-il faire pour y remédier ?

Un régime démocratique exige deux facteurs, une culture démocratique et des institutions démocratiques. Les institutions démocratiques ne peuvent exister que si la classe dirigeante entretient une culture démocratique. Le Vietnam ne possède ni l’un ni l’autre. Les dirigeants vietnamiens actuels n’ont absolument pas de culture démocratique, et cette lacune les ont menés à construire un régime anti-démocratique qui ignore les droits de l’homme.

Je suis devenu membre du Parti communiste en 1986. À cette époque, le Parti faisait des efforts pour réaliser des réformes. Au moment de la chute du mur de Berlin, il y a bien eu quelques dirigeants plus ou moins de tendances démocratisantes telles que Tran Xuan Bach, Nguyen Co Thach et Tran Quang Co. Mais ceux-ci ont vite été écartés de l’appareil de direction. Les quelques pensées démocratiques naissantes furent étouffées.

Après l’écroulement des autres régimes socialistes, le Parti communiste vietnamien persiste aveuglement à suivre la voie du marxisme-léninisme, renonçant ainsi à s’ouvrir aux idées démocratiques et des droits de l’homme, idées devenues depuis longtemps des valeurs universelles. C’est ainsi que le Parti communiste a mené le pays et le peuple du Vietnam à la situation de crise sur tous les plans que nous connaissons aujourd’hui. À partir de cette constatation, je peux donc apporter une réponse à la question « Pourquoi les droits de l’homme n’existent pas au Viet Nam ? » C’est le Parti communiste qui est la cause de la déchéance du pays. Face à cette situation critique, je ne pouvais plus me taire. Je me suis décidé à prendre publiquement ma position : rompre résolument avec le Parti communiste. Je veux crier haut et fort au monde entier que :

-  Notre pays est en péril !

-  Mes compatriotes sont opprimés par le régime communiste !

-  Prêtez attention à la situation des droits de l’homme et de la démocratie au Viet Nam !

Concernant la situation au Viet Nam, mes constatations et conclusions sont les suivantes :

Le régime actuel est une dictature de parti unique, qui sert exclusivement les intérêts de la classe dirigeante. L’article 4 de la Constitution récemment révisée et entrée en vigueur le 1er janvier 2014, stipule que le Parti communiste vietnamien est le parti dirigeant du Vietnam et le seul parti politique légale. Le marxisme-léninisme ne considère la loi que comme instrument de répression de la classe dirigeante.

L’appareil gouvernemental est conçu et organisé dans le seul but de préserver l’emprise du parti dirigeant sur la société. La protection des intérêts des citoyens est reléguée au second plan. Il en résulte que le gouvernement du Vietnam accorde peu d’importance au respect des droits de ses citoyens.

Les forces de sécurité possèdent d’imposants effectifs. Selon les estimations de fin 2013, on dénombre un agent de sécurité pour 18 habitants. Malgré son nom, la Sécurité publique ne se préoccupe pas tant de sécurité et d’ordre public que de surveiller et réprimer la population. Je suis tout à fait d’accord avec la recommandation d’un des pays participant récemment à l’Examen périodique universel selon laquelle le Viet Nam devrait former ses forces de sécurité à la culture des droits de l’homme.

La Constitution oblige les forces armées à être fidèles en premier lieu au Parti communiste et au peuple seulement en deuxième lieu.

Les organes législatifs, exécutifs et judiciaires - l’Assemblée nationale, le Gouvernement, et les tribunaux – sont tous contrôlés par le Parti communiste, et ne fonctionnent que pour maintenir son monopole politique. J’ai déjà affirmé que l’Assemblée nationale du Vietnam n’est qu’un organe du Parti. Dernièrement, face aux protestations légitimes et passionnées des intellectuels et du peuple, l’Assemblée nationale a malgré tout approuvé la révision régressive de la Constitution avec un taux d’approbation de 98%. Les membres de l’Assemblée nationale n’ont pu agir autrement puisqu’ils étaient tous membres du Parti communiste.

Les droits de l’homme fondamentaux ne sont pas respectés

Pas d’élections libres : En principe, tous les 5 ans, les membres de l’Assemblée nationale et du Conseil du peuple doivent être réélus par le peuple. En réalité, le peuple ne peut élire que des individus sélectionnés d’avance par le Parti. Et personne n’a le droit de poser sa propre candidature dans une élection. Le juriste Cu Huy Ha Vu a récemment tenté de se présenter aux élections, il a vite été écarté et purge en ce moment une peine d’emprisonnement. Tout ça pour vous dire que les élections ne sont qu’une formalité. J’ai moi même voté pour toute ma famille. Il y a eu des cas où, des chefs de quartier ont voté à la place des familles absentes, pour la performance.

Les libertés individuelles de parole et d’opinion sont les plus sévèrement menacées : le régime applique en ce moment une politique de répression violante à l’endroit des dissidents politiques. Outre les longues peines de prison, les autorités privilégient l’utilisation de la force sous diverses formes, y compris le recours aux voyous payés pour harceler et brutaliser les dissidents.

Les organisations des droits de l’homme et nous-même ont identifié environ 250 prisonniers de conscience. Le nombre exacte serait beaucoup plus élevé à cause des lacunes des recensements et parce que des arrestations politiques ont été dissimulées sous d’autres types d’accusations forgées.

Les autorités ont souvent recours aux articles 79, 87, 88, et 258 du Code pénal pour arrêter et juger de façon arbitraire les militants de la démocratie. Récemment, les autorités ont changé de tactiques et arrêté les dissidents pour des raisons ridicules. Le juriste Cu Huy Ha Vu a été arrêté pour des relations sexuelles inappropriées (avec préservatifs comme preuve) ; l’avocat Le Quoc Quan a été arrêté et condamné pour évasion fiscale. (sa peine de 30 mois vient d’être maintenue par un tribunal d’appel il y a exactement une semaine). Des jeunes tels que Phuong Uyen et Dinh Nguyen Kha ont été emprisonnés simplement pour avoir exprimé leur patriotisme dans les disputes frontaliers avec la Chine.

Il y a des cas de prisonniers de conscience qui souffrent de maladies graves et qui continuent d’être emprisonnés malgré leur état de santé critique. Je vous en donne trois exemples concrets :

-  M. Vi Duc Hoi a été condamné sans aucun fondement, et a dû subir l’isolement cellulaire pendant six mois pour avoir protesté contre le passage à tabac d’un autre prisonnier Paulus Le Son par un cadre pénitencier. Après six mois d’isolement, la mesure disciplinaire est encore prolongée de 6 mois. Il est toujours en isolement cellulaire, même si ses problèmes cardiaques et de tension artérielle exigent un traitement urgent.

-  M. Dinh Dang Dinh a été atteint d’un cancer pendant son emprisonnement. Les consultations médicales ont indiqué qu’il était au stade terminal. Les médecins ont déclaré qu’il aurait pu être sauvé si le traitement avait été entamé quelques mois plus tôt. M. Dinh Dang Dinh est maintenant à l’agonie, ne pouvant ni manger ni boire. Il y a quelques jours, nous avons reçu la nouvelle que M. Dinh bénéficiait enfin de 12 mois de suspension de peine afin de pouvoir suivre le traitement de son cancer au stade terminal.

-  Le prêtre Nguyen Van Ly qui fut bâillonné durant son procès et condamné à 8 ans d’emprisonnement, a été victime de plusieurs attaques cérébrales, et est presque paralysé, mais doit toujours purger sa peine.

Concernant la liberté de la presse : selon le classement mondial 2013 de Reporters sans frontières, le Viet Nam occupe le 174e rang sur 180 pays, alors que la Chine se place au 175e rang, la Corée du Nord 179e, le Soudan 172e, l’Iran 173e, la Somalie 176e, et la Syrie 177e.

Les autorités ont intensifié la répression, censuré l’information, durci le contrôle d’Internet aussi bien par la législation et les firewalls que par les actes de piraterie. Il y a eu plusieurs arrestations et procès iniques. Les dirigeants vietnamiens ont peur de la vérité.

Le Viet Nam occupe le deuxième rang mondial pour l’emprisonnement des blogueurs et internautes, avec 34 blogueurs emprisonnés. En septembre 2013, le Parti communiste a fait un pas de plus dans la répression de la liberté d’information, en promulguant les directives 72 et 174 qui interdisent les blogues et les sites des réseaux sociaux qui diffusent des informations sur l’actualité.

Personne (aucune institution ou organisation) ne protège les intérêts du peuple

La situation des spoliés de terre est dramatique : Sans protection, ces millions de citoyens ordinaires doivent se débrouiller et lutter seuls. Face à leurs appels de détresse, les autorités font la sourde oreille. La situation des expropriations foncières par des groupes d’intérêts nés de l’alliance entre le pouvoir et l’argent donné lieu à un nombre grandissant des personnes spoliés de leurs terres sans raisons valable. Lorsque ces victimes s’organisent pour défendre ou réclamer leurs terres, elles sont réprimées par les autorités de façon de plus en plus brutale, comme ce fut le cas de Doan Van Vuon à Hai Phong et celui des paysans de Van Giang, à Hung Yen.

La corruption explose : Le Viet Nam est l’un des pays les plus corrompus de la planète. Plusieurs affaires de corruption impliquant de hauts responsables du gouvernement viennent d’être révélées. Notamment, le procès de Duong Chi Dung de la compagnie Vinalines a mené à la divulgation de liens avec le vice-ministre de la Sécurité publique Pham Quy Ngo, qui vient de décéder mystérieusement le 18 février, ainsi qu’avec des responsables de niveaux encore plus hauts.

Les choix politiques désastreux des dirigeants vietnamiens ont précipité le pays dans une crise généralisée, que ce soit d’un point de vue politique, économique, culturel, de l’éducation, de la santé ou de la moralité. Le mal bouscule et remplace graduellement le bien dans la société vietnamienne. Les cadres s’enrichissent tandis que le peuple s’appauvrit. Le pays s’affaiblit, la société pourrit et le bonheur s’éloigne.

Sur les violations des droits de l’homme, j’aimerais enfin citer les mots de M. Benjamin Ismail, Responsable du bureau Asie, de Reporters sans frontières : « … Hanoi ne peut plus tromper les Nations Unies et le monde. Plus que quiconque, ce régime est conscient de ce qu’il fait et de la brutalité des ses mesures de répression »

Mesdames et messieurs, chers amis,

Les réflexions et constatations dont je viens de vous faire part ne sont pas seulement les miennes, elles sont aussi partagées par une majorité du peuple vietnamien, voire des membres de la classe dirigeante dont la situation empêche pour l’instant, de se faire entendre. Mais l’espoir sera plus fort que la peur.

Les vietnamiens désirent vivre sous un régime politique civilisé et sain, où les droits de l’homme et droits civiques sont respectés et garantis afin que le Vietnam puisse s’intégrer dans la communauté civilisée des nations. En ce moment précis, mon désir brulant est de voir l’actuel gouvernement se préoccuper de l’avenir de la nation. Le Vietnam peut toujours suivre l’exemple de la Birmanie : se mettre à bâtir une démocratie pluraliste, dans l’esprit de réconciliation et de concorde nationale.

Évidemment, afin de réaliser cette aspiration, les efforts soutenus et croissants du mouvement en faveur de la démocratie et les droits de l’homme au Vietnam ont besoin de la solidarité et l’appui de la communauté internationale.

Les examens des droits de l’homme par les Nations Unies comme ceux qui viennent de se dérouler et les conférences internationales comme celle d’aujourd’hui exercent sûrement un effet bénéfique sur le gouvernement du Vietnam. Les tout derniers signes que j’ai pu entrevoir suggère que les autorités commencent à comprendre que le temps est révolu où les régimes totalitaires peuvent se permettre de réprimer impunément des femmes et des hommes dont le seul crime est d’oser d’exprimer leurs opinions.

Je tiens à remercier sincèrement UN Watch de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer, et je vous remercie tous de votre attention.