Rapport du 1er Cyber-Dialogue du Vietnam

Viet Tan

En Mars 2017 à Valence, en Espagne, le premier Vietnam Cyber Dialogue (VCD) a été organisé conjointement par ARTICLE 19, Reporters sans frontières et Viet Tan. Ce projet est soutenu par Open Technology Fund dans le cadre du Festival de la Liberté d’Internet 2017 (Internet Freedom Festival - IFF). Les participants visaient à relever les défis auxquels sont confrontés les internautes vietnamiens et à créer des partenariats pour soutenir la communauté en ligne dans l’accès et la diffusion de l’information et des outils en toute sécurité. Le rapport du Vietnam Cyber Dialogue 2017 résume les sessions de discussion et les échanges qui ont eu lieu dans le cadre de ce 1er VCD.


A propos

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Rapport du Cyber-Dialogue du Vietnam 2017 (pdf).

Le premier Vietnam Cyber Dialogue (VCD) a été co-organisé par ARTICLE 19, Reporters Sans Frontières et Viet Tan dans le cadre du Internet Freedom Festival 2017 (IFF) à Valence, en Espagne. IFF est pris en charge par Open Technologies Fund, des participants venant de 33 organisations activistes différentes, d’innovateurs technologiques, de décideurs politiques et de journalistes. Les participants sont venus de 15 pays comprenant 49 pour cent de femmes. Animée par Allen Gunn d’Aspiration, le VCD est destiné à répondre aux défis et créer des partenariats pour aider les communautés en ligne à accéder à l’information et utiliser les outils en toute sécurité.

Objectifs

Les principaux objectifs du VCD sont les suivants :

• Permettre aux participants d’établir de nouveaux contacts, projets collaboratifs ou plans post-IFF
• Aider les intervenants à mieux comprendre les défis de cyber sécurité ou physiques lorsqu’ils travaillent au Vietnam ou sur des projets impliquant la diaspora
• Présentez les projets pertinents à l’intérieur et à l’extérieur du Vietnam et permettre aux participants la possibilité de partager leurs outils, leurs technologies et leurs ressources

Les sujets les plus discutés

Certains points clés ont été fréquemment mentionnés dans les conversations au cours des différentes sessions tout au long de la journée :

• Il est nécessaire de raconter des histoires et d’amplifier les voix au Vietnam
• La barrière de la langue est un obstacle clé
• Les trolls, le blocage d’internet, la surveillance et la censure en ligne définissent l’expérience des utilisateurs au Vietnam
• Développer les relations humaines de manière organique est essentielle pour renforcer la confiance entre les militants à l’intérieur et à l’extérieur du Vietnam
• Le partage des meilleures pratiques, des outils et des normes de l’organisation est essentiel

Créer un espace de partage :

• Les participants ont identifié l’importance de créer un espace pour partager et pour permettre de produire des solutions concrètes afin de résoudre les problèmes en cours rencontrés par les internautes vietnamiens. Un participant a déclaré que « le réseautage est très important pour se connecter et partager les retours d’expériences ». Un autre a identifié la nécessité pour les organisations de partager des normes et des méthodes de sécurités organisationnelles pour mieux équiper et soutenir les militants en première ligne.
• Un aperçu des outils les plus populaires utilisés par les Vietnamiens a permis une meilleure compréhension contextuelle du paysage numérique. Les formes de communication les plus courantes sont Skype, Facebook Messenger, WhatsApp et Zalo. Les internautes utilisent généralement des VPN pour accéder aux contenus bloqués au Vietnam.

LES CHALLENGES MAJEURS

La surveillance du gouvernement

Le ministère de la Sécurité publique du Vietnam surveille de près les activités des internautes sur Facebook. Le ministère a su suivre l’activité en ligne et la localisation des activistes. La police de sécurité surveille et harcèle fréquemment les internautes que ça soit en ligne ou dans la vrai vie. Le ministère de l’Information et des Communications a émis le Décret 72 en 2013, interdisant le partage des informations communiquées par la presse sur les médias sociaux, dans le but de surveiller et de réprimer les internautes et les militants. Le gouvernement vietnamien a été généralement soupçonné d’utiliser des logiciels de surveillance pour surveiller les militants activistes. Les conversations vocales à destination et en provenance des activistes auraient été exploitées et surveillées par les autorités. Même le ministère des Affaires étrangères est connu pour surveiller l’activité Facebook de ses employés. Un participant a mentionné que le gouvernement a exercé des pressions dans son propre ministère afin d’éliminer tout employé dissident et afin de les décourager d’envoyer ou de recevoir des informations via les sites de médias sociaux.

La censure

Les entreprises de télécommunication jouent un rôle essentiel dans le blocage de l’accès en empêchant la distribution d’informations jugées politiquement sensibles. Les entreprises de télécommunications vietnamiennes sont invitées à bloquer les messages texte avec certains mots clés ou des phrases lors d’événements politiques.

Les mesures de censure ont également été considérées comme variées. Un participant a déclaré que la censure universelle par les fournisseurs de services Internet (ISP) ne s’appliquait qu’à un petit groupe de sites d’information (comme la BBC en vietnamien). Les tests effectués par Citizen Lab en 2012/2013 concernant la censure au Vietnam ont montré des mesures de censure très différentes basées sur le ISP qui indiquaient qu’il n’y avait pas de liste de blocage partagée entre les différents ISP et le gouvernement.

Il n’existe actuellement aucun rapport de réseaux privés virtuels (VPN) bloqués délibérément ou systématiquement.

L’Etat sponsorise le trolling

Les autorités vietnamiennes embauchent également des personnes pour agir comme « formateurs d’opinion publique » et troll en ligne. Les trolls parrainés par l’État servent à diffuser de l’information et à porter atteinte à la légitimité des militants et des journalistes citoyens et il a été mentionné que le gouvernement consacre une grande quantité de ressources à la formation de ces trolls.

Les trolls utilisent également le bouton de signalement de Facebook pour déclencher l’arrêt des pages et des profils d’activistes, signe de l’évolution des tactiques lorsque les arrêts se localisent.

Les activistes ont mentionné que les trolls en ligne ne sont pas un point de rupture et que ces derniers ont déjà eu affaire à bien pire. Cependant, cela demande beaucoup de temps pour faire de la veille et supprimer les commentaires laissés par les trolls lorsque la discussion dans la section commentaire est détournée. Plusieurs participants se sont intéressés à rechercher le problème et à développer des solutions face aux trolls au Vietnam.

Les habitudes utilisateurs des vietnamiens

Les militants ont mentionné avoir différentes identités pour pouvoir rester en sécurité. Cela comprendrait de garder plusieurs ordinateurs fixes et ordinateurs portables ou séparer des organisations en un composant souterrain visible et séparé. Il est également fréquent de transporter plusieurs téléphones mobiles et tablettes.

Les journalistes et les militants ont mentionné l’utilisation d’adresses électroniques multiples pour contacter différentes personnes. Ces adresses email avaient des mots de passe complexes, mais beaucoup ont échoué à bien stocker leurs mots de passe. L’un d’entre eux avait préféré écrire son mot de passe sur un morceau de papier plutôt que de choisir d’utiliser un gestionnaire de mot de passe. Cela a entraîné la perte de l’accès à leur compte et, par la suite, la création de comptes supplémentaires.

On ne sait toujours pas si avoir plusieurs périphériques ou emails est une mesure de sécurité efficace à long terme car les systèmes cellulaires et les systèmes Internet sont centralisés. Il a été noté que les internautes vietnamiens en particulier étaient plus réactifs que proactifs lorsqu’ils prenaient des précautions de sécurité telles que l’authentification à deux facteurs en raison de leur commodité ; Cependant, il existe actuellement une utilisation accrue dans certaines mesures.

La barrière de la langue

Les participants ont identifié la barrière des langues comme un défi majeur pour travailler au Vietnam. Une organisation internationale a déclaré qu’il était difficile de travailler en Asie du Sud-Est en tant que groupe régional en raison des vastes différences culturelles, linguistiques et religieuses. Travailler efficacement à travers ces cultures peut être difficiles.

La barrière de la langue peut également conduire à un déficit de compétences car elle empêche les journalistes citoyens et militants de développer leurs compétences. Trouver des formateurs pour le Vietnam peut également être difficile en raison de l’écart linguistique et des contraintes de déplacement.

Les défis pour des médias

Comme l’a souligné un participant, il y a « plus de 1 000 journaux au Vietnam, mais il n’y a qu’un éditeur en chef ». Non seulement les médias nationaux sont contrôlés par le gouvernement vietnamien, mais les médias étrangers ont du mal à pénétrer dans le pays ou travailler sur les problématiques de leur choix. Un correspondant de la BBC a reçu des pressions par les autorités pour avoir signaler des problèmes politiquement sensibles, les autorités retirant l’accréditation à leur équipe et les ordonnant d’arrêter de creuser les sujets sensibles au Vietnam.

Un autre participant a souligné que les formations aux médias était assez faible au Vietnam. Les lecteurs n’étaient pas en mesure de différencier les vrais informations des fausses, compromettant l’exactitude des informations et réduisant la confiance publique des médias. Cela est également devenu plus difficile pour les lecteurs quotidiens de faire confiance à d’autres formes de médias au Vietnam. Un pourcentage plus élevé fait état que ces personnes ne comprennent ou ne connaissent pas la notion de fausses informations.

Malgré la surveillance et la pression du gouvernement, les journalistes au Vietnam ont des informations qu’ils veulent que les organes de la presse puissent relayer. Malheureusement, ils ne sont pas autorisés à publier c’est pourquoi ils fuitent l’information et deviennent des sources pour d’autres organisations de médias. Cependant, vérifier les nouvelles peut être assez difficile et peut compromettre les sources.

Déterminer l’impact face aux risques

Les organisations doivent évaluer à quel degré de risques ils exposent les activistes de première ligne et la relation avec l’impact réel qu’ils ont sur le terrain. Cependant, la mesure de l’impact et du risque peut être interprétée différemment par les activistes et les organisations. Les risques varient selon les acteurs : les organisations peuvent faire face à ces risques après s’être établi à l’intérieur du pays, mais ces risques peuvent être différents des activistes en première ligne.

Les ONG s’efforcent de déterminer s’il faut mesurer le succès en travaillant avec un individu sur une plus longue période ou en travaillant avec un plus grand nombre de personnes sur une période déterminée. En outre, les ONG luttent contre ce modèle car il n’y a qu’une certaine quantité de subventions pour certaines problématiques et les organisations peuvent être surchargées de travail.

Les organisations ont du mal à évaluer et à déterminer les risques lorsqu’elles travaillant avec des militants et comment assurer protection sans prendre elles mêmes des risques. Bien que les organisations internationales puissent définir le risque comme "aucun mal" étant fait, certains activistes n’ont pas peur d’être arrêtés. Il peut être difficile pour une organisation internationale de travailler avec des militants qui sont prêts à mourir pour que leurs organisations puissent mener à bien diverses actions. Certains militants voient également l’arrestation comme un moyen d’obtenir une attention accrue des médias pour une cause majeure.

DEVELOPPER DES SOLUTIONS

Mesurer la censure

Les organisations, les militants et les technologues peuvent collaborer ensemble pour fournir plus de données pour mesurer le degré de censure au Vietnam. OONI (Open Observatory of Network of Interference) est un logiciel gratuit et ouvert qui permet de détecter la censure et la surveillance en ligne en mesurant et en collectant des données auprès des réseaux et des fournisseurs.

Les gouvernements ont une dénégation plausible en matière de censure. OONI fournit différents tests pour déterminer quand est ce que les sites Web, les applications de messagerie instantanée telles que Whatsapp et les outils de contournement telles que VPN et Tor sont bloqués et comment ils sont bloqués.

OONI peut également détecter la présence de composants de réseau (« middle box ») qui peuvent être responsables de la surveillance et de la manipulation du trafic. Les utilisateurs d’OONI peuvent choisir les types de données à soumettre et à partager en toute sécurité avec OONI. OONI peut être particulièrement utilisé au Vietnam pour déterminer si des sites particuliers et des outils de communication ont été bloqués en période de sensibilité accrue durant des événements politiques.

Localiser les outils

Il a été noté que de nombreux internautes vietnamiens n’utilisaient pas de gestionnaire de mots de passe lorsqu’il s’agissait de gérer plusieurs mots de passe complexes. L’une des principales raisons peut être due à la barrière de la langue. Localiser divers gestionnaires de mots de passe en vietnamien aidera à persuader les utilisateurs d’utiliser l’outil. Un guide traduit pour l’utilisation de VPN appropriés qui ont été bien sélectionnés pour les types de menaces au Vietnam peut aider les utilisateurs à accéder au contenu de manière plus sécurisée et privée.

Avoir des identités multiples

Les militants vietnamiens ont souvent plusieurs appareils, et un participant a mentionné qu’il avait jusqu’à dix appareils pour maintenir différentes identités sur chacun d’eux. Qubes est une solution qui sert à gérer de manière pratique plusieurs identités multiples. Qubes est un gestionnaire de machines virtuelles, un ordinateur au sein d’un ordinateur via la virtualisation. Qubes permet aux utilisateurs de diriger différents systèmes vers différents canaux Internet ; Les utilisateurs peuvent utiliser un VPN et Tor sur différentes identités. Les utilisateurs peuvent également supprimer des systèmes s’ils pensent que celui-ci est compromis. Les systèmes peuvent être sauvegardés sur un disque dur externe et supprimés de l’ordinateur.

Tails (The Amnestic Incognito Live System) est une clé USB qui vise à préserver la vie privée et l’anonymat. Le stick est crypté et toutes les connexions traversent Tor. Tails est configuré pour ne pas utiliser le disque dur de l’ordinateur, rien ne reste sur l’ordinateur et toute infection possible n’affectera pas l’ordinateur de l’utilisateur. Tails permet aux utilisateurs de travailler avec des informations et du matériel sensibles sur n’importe quel ordinateur et protège les utilisateurs de la récupération de données suite à l’arrêt.

Changer les habitudes des utilisateurs

Différents sujets ont été évoqués afin de mettre en place une campagne efficace de sensibilisation dans le but de changer les habitudes des internautes vietnamiens. Les comportements basiques de sécurité identifiés comprenaient l’authentification à deux facteurs, la gestion de mots de passe sécurisés et le phishing. Relier les informations sur la sécurité informatique à la sécurité nationale, telle que l’adoption de mesures de sécurité pour protéger un réseau informatique contre les « hackers étrangers », pourrait être une approche efficace.

Des outils de communication sécurisés tels que Whatsapp et Signal pour les conversations de groupe et Hangouts et Jitsi pour les appels groupés devraient être encouragés. Les utilisateurs devraient être informés des outils et plates-formes de collaboration Slack et Mattermost pour promouvoir des canaux de travail plus sécurisés.

Le rôle de la diaspora vietnamienne

Le rôle principal de la diaspora vietnamienne est de relayer les informations des personnes au Vietnam et d’amplifier les voix à l’intérieur du pays. La diaspora vietnamienne partage des valeurs communes même si les individus peuvent avoir des convictions politiques différentes.

La diaspora peut également jouer un rôle crucial en fournissant des exemples de changements et de leçons de partout dans le monde. Un groupe de militants de l’intérieur du Vietnam et du monde entier a mené une étude sur le terrain pour présenter les enseignements tirés de la Birmanie concernant les luttes non violentes et la tenue d’élections libres. La diaspora peut également constituer l’épine dorsale du soutien de base de la survie en renforçant les mouvements au Vietnam.

Comme mentionné par un militant vietnamien, la sensibilisation à la communauté internationale ainsi que les personnes au Vietnam est le moyen le plus simple de protéger les militants. La connaissance de ceux qui ont été arrêtés peut réduire les chances d’être harcelés en prison ou éventuellement d’être à nouveau emprisonnés à l’avenir.

A PROPOS DES ORGANISATEURS

Aspiration

La mission d’Aspiration est de relier les organisations à but non lucratif, les fondations et les activistes avec des solutions logicielles et des compétences technologiques qui les aident à mieux mener à bien leurs missions.

ARTICLE 19

ARTICLE 19 défend la liberté d’expression et d’information. ARTICLE 19 lutte pour tous les otages de la censure, défend les voix dissidentes qui ont été muselées et campagnes contre les lois et les pratiques qui font silence.

Reporters sans frontières (RSF)

Reporters sans frontières (RSF) défend la liberté de la presse et la liberté d’information depuis plus de 30 ans. Grâce à son réseau mondial unique de 150 correspondants locaux enquêtant dans 130 pays, 13 bureaux nationaux et statut consultatif auprès des Nations Unies et de l’UNESCO, RSF peut avoir un impact mondial, recueillir des informations sur le terrain, mener des campagnes de plaidoyer majeures, et aider et défendre les fournisseurs de nouvelles partout dans le monde.

Viet Tan

La mission de Viet Tan est de surmonter la dictature, de construire la base d’une démocratie durable et de revendiquer la justice et les droits de l’homme au peuple vietnamien à travers une lutte non violente basée sur la participation civique. Grâce à son programme de liberté internet, Viet Tan vise à :

• Remettre en cause les lois qui restreignent la liberté d’expression
• Équiper les internautes avec des connaissances et des outils pour le contournement et la sécurité numérique
• Soutenir les journalistes citoyens et les cyber-activistes emprisonnés

L’un de ses projets est Loa, un podcast en anglais couvrant l’actualité, la culture et la politique au Vietnam.