Relations sino-vietnamiennes : brouille de famille ou bouleversement stratégique ?

Dang Xuong Hung

Traduction libre d’un texte de Dang Xuong Hung, consul du Vietnam à Genève de 2008 à 2012. Ancien haut diplomate, M. Dang Xung Hung connait bien les rouages de la diplomatie vietnamienne des dernières décennies. En octobre 2013, il a démissionné du parti communiste et a demandé l’asile politique en Suisse.


1er août 2014

La Chine a fait retirer, courant juillet, la plateforme pétrolière qu’elle avait installée dans les eaux territoriales vietnamiennes en violation flagrante des conventions maritimes internationales.

Le régime de Hanoi, qui se devait de prendre des mesures appropriées et énergiques face à cette grave situation, trouve ainsi un répit temporaire. Mais la question essentielle demeure : que va faire le Vietnam face à la Chine ces prochains mois ? Quelles leçons stratégiques doivent retirer la classe dirigeante afin de sortir de cette forme de tutelle, voire d’asservissement, au grand frère chinois vingt-cinq ans après l’accord historique de Thanh Dô (Chengdu) consacrant le rapprochement de ces 2 pays.

De la manière dont les dirigeants communistes actuels sauront résoudre cette équation dépendra tout simplement l’avenir du Vietnam en tant que Nation indépendante et souveraine.

Accord de Thanh Dô : un contenu peu clair.

Cet accord [1] intervenu en septembre 1990 entre la Chine et le Vietnam- et dont le contenu exact reste encore un secret d’Etat - se place dans le contexte historique de l’effondrement du communisme dans les pays de l’Est et la désintégration de l’URSS. En principe, il devait établir l’alliance et la protection mutuelle entre deux régimes dictatoriaux et ériger l’ultime muraille du socialisme-communisme contre l’évolution pacifique vers la démocratie et les droits de l’homme universels. Dans les faits, il aurait consacré la soumission et préparé l’assujettissement graduel du Vietnam à la puissance chinoise.

Vingt-cinq ans après, le Vietnam continue à se présenter comme l’ami de tout le monde, mais ne peut compter sur aucun pays allié. Docile envers les pays investisseurs, bradant sa fierté et son intégrité territoriale dans ses relations avec la Chine, inexistant sur le plan diplomatique international, il n’en est pas moins féroce dans sa répression contre sa propre population.

Les conséquences de l’affaire de la plateforme

La recherche de ressources pétrolières n’était pas le but unique poursuivi par Pékin en installant une plate-forme dans les eaux territoriales vietnamiennes au mois de mai dernier. La Chine voulait surtout tester la capacité de réaction du Vietnam, ainsi que des autres pays de cette partie du monde. En fait, elle a surtout réussi à dévoiler aux Vietnamiens de tout bord les ambiguïtés des relations entre ces deux régimes et surtout au monde libre les féroces ambitions territoriales de l’Empire du Milieu.

Face à cette provocation, la faiblesse de la réaction de Hanoi a surpris tous les observateurs. A part quelques rodomontades de seconds couteaux du gouvernement et l’orchestration de quelques manifestations publiques à l’intérieur du Vietnam comme à l’étranger, les autorités vietnamiennes ont tenu des propos officiels très modérés voire timides allant jusqu’à évoquer un « petit désaccord dans une famille » qui allait se régler à l’amiable entre personnes de bon sens. En pleine crise, le Premier Ministre vietnamien Nguyen Tan Dung ne s’est t-il pas empressé de déclarer urbi et orbi que « Le Vietnam ne participerait pas à une alliance militaire contre un autre pays » ? « Le Vietnam n’utilisera jamais unilatéralement les armes contre un pays…sauf pour se défendre », a-t-il ajouté. Autant de paroles de bonne volonté envers un pays dominateur rappelant ainsi la déclaration lénifiante d’un autre premier ministre, M. Chamberlain à Munich, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Et à l’heure où la plateforme chinoise était déjà retirée devant l’attitude ferme des Etats-Unis et de ses alliés d’Asie, le régime vietnamien commentait d’une manière éhontée : « Nous sommes prêts à envisager une collaboration mutuellement profitable pour l’exploitation des ressources pétrolières en mer. »

Aujourd’hui plus que jamais, l’opinion intérieure au Vietnam, dont la colère est déjà exacerbée par la crise économique et les colossales affaires de corruption et de détournement de fonds, ne peut que déplorer l’attitude servile de ses dirigeants actuels envers la Chine. Ceci restera la grande leçon de cet incident maritime.

Quel espoir pour le Vietnam ?

Un manifeste signé par une soixantaine de hauts cadres du PC vietnamien et de l’armée a été diffusé le 27 juillet 2014, dénonçant la situation dramatique de la Nation, appelant leurs dirigeants à reconnaître les erreurs du passé, à ne plus réprimer les manifestations de la société civile et à envisager l’avenir dans une société démocratique . Pour ces membres critiques du PC dont le nombre ne cesse de grandir de jour en jour, la récente confrontation en mer méridionale doit être portée devant les tribunaux internationaux compétents et se révèle comme une occasion pour le Vietnam de sortir de l’impasse historique dans lequel il s’est mis il y a 25 ans. Pour la première fois, dans certains milieux gouvernementaux vietnamiens, on plaide ouvertement pour l’instauration d’une alliance nouvelle avec les Etats-Unis, à l’instar du Japon et de la Corée du Sud, pays d’Asie devenus démocratiques, puissants et prospères.

Le Vietnam saura-t-il saisir cette chance exceptionnelle ?

[1] C’est en 2003 que le dossier des accords de Thanh Dô (Chengdu), ville de la province chinoise de Tu Xuyên (Sichuan), a été évoqué dans les Mémoires de Tran Quang Co, délégué du bureau permanent du parti communiste vietnamien, 1er secrétaire du Ministère des Affaires Etrangères, membre de la délégation nord-vietnamienne aux Accords de Paris 1973. A l’époque, les accords de Thanh Do (dont les termes restent encore un secret d’Etat) se présentaient comme une feuille de route sur une période de 30 ans pour une union stratégique entre ces 2 pays.