Un été difficile au Vietnam : l’Etat lance la plus grande répression contre les dissidents depuis des années

The Guardian

26 septembre 2017

Au moins 11 activistes ont été arrêtés, inculpés ou condamnés au cours des derniers mois, tandis qu’un autre a été déchu de sa nationalité et déporté en France.

Ho Thi Chau, 25 ans, a été laissée pour compte et blacklisté après que son mari a été renvoyé en prison pour avoir "tenté de renverser le gouvernement [vietnamien]" la semaine dernière.

Nguyen Van Oai, militant de la province de Nghe An au nord du centre du pays, a été arrêté le 18 septembre pour violation des conditions de sa libération de prison en 2015.

Oai, un défenseur des Droits de l’Homme, est un journaliste citoyen et co-fondateur de l’Association des Anciens Prisonniers de Conscience Catholique.

Chau, un ancien ouvrier d’usine de confection, ne sait pas comment soutenir leur fille nouveau-née. Comme elle est l’épouse d’un homme qualifié de « réactionnaire » par l’État communiste à parti unique du Vietnam, les employeurs hésitent à l’embaucher.

« Quand nous nous préparions pour notre mariage, j’ai été renvoyé à cause de nos fiançailles et ils ne m’ont plus embauché », a-t-elle dit.

L’été vietnamien a été particulièrement dur pour les dissidents, au moins 11 personnes ayant été arrêtées, inculpées ou condamnées, tandis qu’un autre a été déchu de sa citoyenneté et déporté en France.

Human Rights Watch a décrit cela comme un « effort total » pour réprimer les critiques, tandis qu’Amnesty International a exprimé des craintes que des dissidents emprisonnés soient torturés. L’ambassade américaine et la délégation de l’UE à Hanoi ont aussi à plusieurs reprises exprimé leur inquiétude.

"J’ai ma façon de vivre dans une situation difficile"

Ceux qui restent hors de prison se demandent s’ils seront les prochains détenus.

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La musicienne Mai Khoi dans un café de Hanoi le 19 août Photo : Sasha Arefieva

Mai Khoi, une ancienne pop star qui a été bannie de l’industrie musicale vietnamienne lorsqu’elle a commencé à exprimer ses opinions en faveur de la démocratie en 2016, a été surprise le 22 juillet par l’arrivée de dizaines de policiers à son émission privée dans le district de Tay Ho.

Les autorités ont déposé une plainte : le studio hébergeant Khoi n’avait pas de permis pour le spectacle et il doit être arrêté.

Alors que personne n’a été arrêté, le groupe Mai Khoi et les dissidents qui ont des paroles truffées de critiques vis-à-vis du gouvernement, ont été expulsés le lendemain par leur propriétaire, qui leur a fait savoir qu’il cassait le bail à cause de la pression policière.

Depuis le raid, Khoi a été forcée d’arrêter ses spectacles, qui fusionnent la musique vietnamienne traditionnelle avec le blues américain.

Elle vit maintenant dans un endroit secret à Hanoi dans un appartement loué sous le nom d’un ami alors qu’elle essaye de préparer son prochain déménagement.

"Cela ne me fait pas vraiment peur, car j’ai ma façon de vivre dans une situation difficile", a déclaré Khoi.

"Ai Weiwei était en prison et il fait toujours son truc", a-t-elle ajouté, se référant à l’artiste visuel chinois devenu dissident qui a passé 81 jours en prison en 2011 pour des crimes économiques présumés.

Alors que Khoi reste libre, les membres de la Fraternité pour la démocratie, une association de militants pour les Droits de l’Homme qui existe principalement dans le cyberespace, ont subi le poids de la répression.

Nguyen Thi Kim Thanh a dit qu’elle était avec son mari, Truong Minh Duc, quand il a été brusquement arrêté le 30 juillet au matin. Il est accusé d’être un membre de la Confrérie, bien que sa femme ait dit qu’elle n’avait aucune connaissance de sa participation.

Alors qu’il se rendait à la pharmacie pour acheter des médicaments pour le cœur, Duc, vice-président de la Free Viet Labour Federation - qui défend les droits des travailleurs en l’absence de syndicats indépendants au Vietnam - a été arrêté avec Thanh.

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Nguyen Tuong Thuy (à droite) et Nguyen Thuy Hanh, membres de la confrérie pour la démocratie, dans un appartement de Hanoi. Photographie : Bennett Murray

Il a été jeté dans une voiture et transporté à Hanoi, où il est détenu pour tentative de renversement du gouvernement. Thanh nie que son mari soit coupable, ajoutant qu’il a simplement critiqué la politique du gouvernement.

"Il aidait simplement les travailleurs qui avaient un comportement injuste", a-t-elle dit, ajoutant qu’elle craignait que Duc, qui a des antécédents de crise cardiaque, ne survive pas à son incarcération.

Trois autres militants arrêtés séparément dans le pays le même jour ont également été inculpés, ainsi que Nguyen Van Dai, un défenseur des droits de l’homme et fondateur de la Fraternité pour la démocratie Nguyen Van Dai, emprisonné depuis 2015, et son collègue Le Thu Ha.

S’ils sont reconnues coupables, ils risquent la peine de mort.

"Nous nous préparons à l’arrestation et nous discutons avec les membres de notre famille, et je demande conseil aux anciens prisonniers de conscience sur la vie à l’intérieur de la prison", a déclaré Nguyen Tuong Thuy, vice-président de la Independent Journalist Association et un membre de la Fraternité.

Nguyen Thuy Hanh, un membre de 54 ans qui travaille comme responsable des relations publiques pour une société indienne, a déclaré que la plupart des principaux responsables du groupe avaient été arrêtés en juillet.

"C’est le plus grand défi que nous avons eu depuis la naissance de la Confrérie pour la démocratie en 2013 jusqu’à présent", a-t-elle déclaré.

Alors que la Fraternité pour la démocratie n’a pas de liste officielle des membres, elle compte près de 37 000 abonnés sur Facebook. Les causes représentées par ses membres vont de l’activisme environnemental à l’activisme contre la politique gouvernemental de la Chine.

Mais alors que la Fraternité a été la plus durement touchée par la répression, des militants de toute la dissidence vietnamienne ont été pris pour cibles. Certains, comme Nguyen Ngoc Nhu Quynh, l’activiste également connu sous le nom de Mother Mushroom qui a été condamnée à 10 ans de prison en juin, étaient des blogueurs éminents, tandis que d’autres, dont Oai, étaient membres de l’organisation Viet Tan basée en Californie.

Khoi, qui évite les associations formelles et les concerts publics, a déclaré que la police aurait du mal à constituer une action en justice contre elle.

Elle a ajouté, cependant, qu’il en faut peu pour qu’elle soit emprisonnée.

"Si je veux être emprisonnée pendant deux ou trois jours, je vais juste dans la rue pour chanter mes chansons", a-t-elle dit.

Source : The Guardian