Dépasser la peur : le courage des femmes qui défendent les droits humains au Vietnam

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Discours de Pascale Berry-Wavre, membre du Cosunam, prononcé le 10 décembre 2023 à Paris durant la cérémonie de remise du prix des droits de l’homme Le Dinh Luong

* * *

Bonjour à tous et à toutes réunis ce jour pour la remise du Prix des Droits Humains Le Dinh Luong.

Avant de vous parler de trois femmes activistes actuellement détenues au Vietnam, je voudrais évoquer les centaines de milliers de femmes vietnamiennes qui souhaitent simplement avoir un travail, une vie saine, un système médical qui fonctionne mais aussi au-delà de ces premières aspirations, une éducation pour leurs enfants fondée sur un savoir universel et non de l’endoctrinement, vivre dans un pays avec une justice indépendante et impartiale, un pays sans violence. Et pourtant, au Vietnam, aucun de ces besoins ne leur sont acquis. Les femmes qui sont activistes luttent au péril de leur vie pour la reconnaissance et la défense de ces droits.

Avant d’évoquer trois femmes militantes actuellement incarcérées je voudrais évoquer la situation extrêmement difficile dans laquelle les épouses des prisonniers de conscience se trouvent au Vietnam. Leur situation financière précarisée par l’arrestation de leur mari, elles doivent souvent parcourir des milliers de kilomètres pour leur rendre visite chaque mois. Une volonté des autorités d’exercer une forme de torture morale sur les familles. Les trajets sont couteux et elles doivent surmonter de nombreuses difficultés pour leur apporter des médicaments, des vêtements et de la nourriture en prison.

Le premier portrait de ces femmes remarquables est celui de Mme. NGUYEN THUY HANH, fondatrice de du Fond 50K. Action qui permettait par un don modique, équivalent à 4 Euros afin de ne pas éveiller de soupçons, de soutenir les familles des détenus politiques sans ressources afin de couvrir les frais des visites, l’achat de manuels scolaires et les frais de scolarité. Ce mouvement créé en 2014, qui n’a rien d’illégal, a pris de l’ampleur et les autorités ont eut peur de ce succès au Vietnam et à l’étranger. Les participants ont alors encouru de lourdes sanctions et, en 2020, le fond a été bloqué.

Arrêtée arbitrairement en avril 2021, elle est actuellement détenue à Hanoï. Quelques jours avant son arrestation, Mme. NGUYEN THUY HANH a donné une interview dans laquelle elle déclarait en évoquant les vietnamiens qui ont participé au Fond 50K  « Par cette action ils affirment leur part de responsabilité et s’affichent dignement dans la société ». Cette phrase force l’admiration car elle nous dit : un citoyen a des droits et des devoirs, même dans un contexte aussi brutal que la dictature au Vietnam ce qui signifie dépasser la peur. Elle nous dit encore  « Ces personnes engagées ont fait quelque chose qui a un sens dans la vie ». Vivre sous un régime dictatorial où les libertés individuelles sont bafouées ces mots résonnent. Aujourd’hui, son combat est connu dans tout le Vietnam et au-delà. La face émergente de la lutte semble quelque peu ralentir mais la face immergée de la lutte est en train de se consolider. En 2019, Madame NGUYEN THUY HANH a été lauréate du prix Dinh Luong.

Je vais vous parler maintenant de Madame HUYNH THUC VY, fervente militante, journaliste, elle tenait un blog sur les atteintes aux droits humains et en particulier ceux des femmes et sur la défense de l’environnement. Autrice du livre « Un regard sur la vérité, la liberté et les droits humains » qui révèle de manière détaillée les violations des droits humains au Vietnam. Son appel : Je veux vivre dans la dignité et la liberté.

En 2013 elle crée avec 8 autres personnes le groupe des FEMMES VIETANMIENNES POUR LA DEFENSE DES DROITS HUMAINS. Une organisation indépendante, non politique et à but non lucratif dont l’objectif est de protéger les femmes de violation des droits fondamentaux par les autorités en leur apportant une aide matérielle et psychologique et en diffusant largement la connaissance des libertés individuelles.

Elle se bat contre un régime totalitaire, omniprésent qui contrôle l’économie du pays, l’armée, les milieux culturels et la pensée des habitants. Selon HUYNH THUC VY, les gens sont démotivés dans ce climat d’oppression ce qui permet au gouvernement de rester en place.

Elle a été arrêtée en août 2018, puis condamnée à 33 mois de prisons pour avoir aspergé le drapeau vietnamien de peinture. La sentence a été suspendue car son deuxième enfant était alors âgé de moins de trois ans. En novembre 2021, les autorités ont décidé d’appliquer la sentence de 33 mois. En octobre 2022 elle a été battue par les gardiens et étranglée pour avoir dénoncé auprès de sa fille les conditions d’incarcération de détenues qui n’avaient plus accès au téléphone ni de droit de visite.

Le dernier portait de femme emprisonnée au Vietnam que je vais évoquer aujourd’hui est celui de Madame CAN THI THEU, mère de TRINH BA PHUONG et TRINH BA TU. Ces trois militants appartiennent une famille de défenseurs des droits fonciers et des droits humains la plus courageuse du Vietnam. En juin 2020, des policiers sont venus arrêter son fils ainé, dans sa maison. Au même moment, CAN THI THEU et son jeune fils, sont arrêtés à 70 kilomètres de Hanoï. TU est alors violemment battu. Ils ont été condamnés à de lourdes de peine d’emprisonnement en décembre 2021 : 8 ans pour Madame CAN THI THEU ainsi que son jeune fils et 10 ans pour son fils ainé. Ce sentences on été prononcées pour avoir remis en cause la version officielle à propos de l’affrontement sanglant qui a ébranlé la communauté de Dong Tam en février 2020.

Il est important de rappeler ici l’article 117 du code pénal vietnamien qui interdit de « fabriquer, stocker, diffuser ou faire de la propagande d’informations (…) dans le but de s’opposer à l’Etat ». Cette loi est souvent utilisée au Vietnam pour réprimer les dissidents et emprisonner les manifestants.

Viet Tan est engagé dans la réforme du système autoritaire à parti unique au Vietnam pour construire une démocratie par des moyens non violents. Ce parti ne cherche pas à renverser le gouvernement actuel par un soulèvement populaire mais par la voie pacifique en s’appuyant sur les forces de la population vietnamienne et par la promotion des droits humains.

Informer la population de ses  libertés et droits fondamentaux, comme  la liberté d’opinion et d’expression, de réunion et d’association. Au Vietnam ces droits et libertés sont bafoués, réprimées par des arrestations souvent brutales et de lourdes peines d’emprisonnement comme nous venons de le voir. C’est par un vaste réseau de journalistes indépendants et de défenseurs des droits humains à l’intérieur et à l’extérieur du Vietnam que ces informations gagnent la population. Au Vietnam les personnes engagées risquent leur vie alors que nous qui vivons dans des Etats démocratiques jouissons de ces droits et il me paraît évident de soutenir ce parti.

C’est en 2010, au retour d’une mission que mon mari, Rolin Wavre, aujourd’hui décédé, qui avait effectué au Vietnam afin de remettre des messages à caractère strictement familial à des détenus de conscience que j’ai eu connaissance de ce parti. Le hasard a fait que le 10 octobre, à l’occasion du millième anniversaire de Hanoï, Viet Tan avait tenu une manifestation pacifique au centre de la capitale et que Rolin était à cet endroit au même moment. Il a pu rapporter à son retour en Suisse des images qu’il a prises sur place témoignant de la violence de la répression policière face à des manifestants pacifiques et les diffuser sur une chaine de télévision suisse.

Pascale B. Wavre

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