Le Japon doit protéger les défenseurs vietnamiens des droits de l’homme

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En tant que principal donateur financier du Vietnam, le Japon est dans une position privilégiée pour soulever des questions relatives aux droits de l’homme.

par Teppei Kasai

Pour l’activiste vietnamien Nguyen Chi Tuyen, cela ne devait être qu’un jour normal de plus à Hanoi. Dans la matinée, il avait déposé son fils à l’école primaire et rentrait chez lui en moto quand des hommes masqués ont arrêté son véhicule. Nguyen, connu sous le surnom d’Anh Chi, a été battu et laissé inconscient sur les lieux. Cette agression en 2015 a laissé son visage déformé et sa chemise grise couverte de sombres taches de sang.

Son cas n’est pas isolé. Les attaques physiques et le harcèlement contre les dissidents sont de plus en plus fréquents alors que le gouvernement doit faire face à une contestation publique croissante. L’année dernière, lors d’une manifestation nationale contre le projet de loi de concession à la Chine, pour 99 ans, de zones économiques spéciales au Vietnam, la police a arrêté des dizaines de manifestants, de nombreuses personnes furent battues et interrogés. Certains ont été condamnés à des peines jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.

Même les célébrités sont en danger. Do Nguyen Mai Khoi, une chanteuse qui a acquis une renommée nationale en 2010 quand elle a remporté le prix de l’album de l’année décerné par la télévision d’État vietnamienne, a vu ses concerts annulés depuis mai 2016, a été expulsée à deux reprises et a été finalement arrêtée en représailles des paroles critiques de ses chansons contre le gouvernement et le parti communiste au pouvoir.

Pour les personnes qui voient le Vietnam comme une destination paisible du Sud-est asiatique, riche en mets abordables et de marchés animés, cela peut paraître surprenant. Mais invisible au visiteur moyen, la réalité est bien plus gênante : un abîme où près de 100 millions de Vietnamiens sont régulièrement dépouillés de leurs libertés fondamentales d’expression, d’association, de réunion et de religion. La cause principale est que pendant des décennies, le Parti communiste a imposé un régime d’état à parti unique, en dehors de tout contrôle.

Le dernier arsenal pour contrôler la dissidence est la nouvelle loi sur la Cybersécurité. Cette loi draconienne oblige les fournisseurs de services Internet à stocker les données localement au Vietnam, à “vérifier” les informations des utilisateurs et à les communiquer aux autorités sans ordonnance du tribunal. Il donne au gouvernement un accès sans entrave à toutes les données des utilisateurs. Ce qui permet au ministère de la Sécurité publique d’identifier plus facilement les critiques et empêche les gens de s’exprimer librement sans risque et sans peur. Quelques jours à peine après l’entrée en vigueur de la loi, les médias d’état vietnamiens dénonçaient Facebook pour avoir violé la loi en permettant aux utilisateurs de poster des commentaires “anti-gouvernementaux”.

Cette loi est une nouvelle étape dans l’escalade apparemment sans fin de la répression du gouvernement contre les militants. Au moins 63 militants et blogueurs ont été arrêtés en 2017 et 2018 pour avoir publié des articles critiquant le gouvernement ou avoir fait la promotion des droits de l’homme et de la démocratie. Les tribunaux contrôlés par le parti communiste ont condamné au moins 15 blogueurs et activistes en 2017. Ce chiffre a presque triplé en 2018, passant à 42 condamnations, dont beaucoup de peines de plus de 10 ans de prison. Dans un jugement particulièrement lourd, Le Dinh Luong , un militant écologiste, a été condamné à 20 ans de prison en août dernier. Au moins 130 prisonniers politiques sont encore derrière les barreaux au début de cette année 2019.

Malgré cette répression systématique, le gouvernement japonais ferme les yeux. Les défenseurs vietnamiens des droits de l’homme nous ont dit être choqués et déçus devant l’attitude du gouvernement japonais qui semble plus se préoccuper de ses relations avec le gouvernement vietnamien, qu’avec le peuple vietnamien.

Ce mois-ci, la ministre d’État aux Affaires étrangères, Toshiko Abe, s’est rendue au Vietnam et a rencontré ses homologues de haut rang. Mme Abe a souligné comment “les relations bilatérales entre le Japon et le Vietnam se sont renforcées depuis le 45e anniversaire des relations diplomatiques l’année dernière”, mais visitant dans un état à parti unique, elle a omis de parler des droits de l’homme et n’a pas appelé à la libération des prisonniers politiques.

La répétition de ce même schéma est déprimante. Lorsque le Premier ministre Shinzo Abe et le président vietnamien, aujourd’hui décédé, se sont rencontrés en mai 2018, M. Abe n’a pas abordé la question des droits de l’homme. Quand Abe rencontra le Premier ministre Nguyen Xuan Phuc cinq mois plus tard, bis repetita – que des discussions sur le partenariat économique, mais aucune mention de la répression flagrante contre le peuple vietnamien.

Le gouvernement japonais craint que des critiques sur les questions relatives aux droits de l’homme au Vietnam ne rapprochent le Vietnam de la Chine. Mais alors que la Chine et le Vietnam sont des voisins proches et tous deux dirigés par des partis communistes, les relations entre les deux pays restent également entachées par une longue histoire de guerre et de rivalités qui ont conduit à créer une hostilité populaire et à la résistance à l’influence croissante de la Chine. Tokyo devrait comprendre que les dirigeants vietnamiens doivent équilibrer leurs relations avec la Chine et entretenir des relations tout aussi solides avec ses donateurs. Le Japon est le plus important donateur bilatéral et représente un grand marché d’exportation pour le Vietnam. Le Japon est donc particulièrement bien placé pour faire pression sur le gouvernement vietnamien afin qu’il entreprenne des réformes et respecte les droits de l’homme.

L’incapacité à mettre les droits humains sur un même pied d’égalité avec le commerce et les aides est une perpétuation cynique d’une “diplomatie exempte de valeurs”, qui a déjà contribué à diminuer les droits de l’homme dans des pays tels que le Cambodge et le Myanmar.

En tant qu’une des principales démocraties libérales du monde, le Japon doit réintroduire les droits de l’homme dans ses discussions avec le gouvernement vietnamien. Non seulement cela enverrait un message d’encouragement aux courageux activistes des droits de l’homme au Vietnam, mais la voix du Japon pourrait également créer plus d’espace pour que le peuple vietnamien puisse jouir des mêmes libertés civiles que les Japonais semblent prendre pour acquises.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d’Al Jazeera.

Teppei Kasai est chargé de programme pour Human Rights Watch à Tokyo, au Japon.

Teppei Kasai

Source : Al Jazeera

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